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La bataille du mégawatt

De la Sierra Leone à l’Afrique du Sud, questions sur les bienfaits de l’électricité turque

par Jean-Christophe Servant, 5 octobre 2023
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Une centrale électrique flottante de Karpowership sur la côte de Freetown, Sierra Leone, septembre 2021

La Sierra Leone, un pays de plus de huit millions d’habitants, souffre de l’un des plus faibles taux d’accès à l’électricité en Afrique subsaharienne : 26 % de la population en moyenne nationale, dont seulement 5 % des ruraux. Six centrales électriques — huit thermiques et deux hydrauliques —, un parc solaire privé et environ 35 000 générateurs assurent le minimum vital. Le pays, qui dépend de l’extraction énergivore du minerai de fer, doit importer une partie de son électricité du voisin ivoirien. La puissance installée du parc de production électrique national s’élève à 80 mégawatts (MW). Pour répondre à la demande, Freetown, capitale, plus d’un million d’habitants, aurait besoin de 120 MW.

Lire aussi Akram Belkaïd, « La Turquie attendra », « Le siècle turc, 1923-2023 », Manière de voir n˚191, octobre - novembre 2023.

Le gouvernement du président Julius Maada Bio, réélu en juin 2023, a contracté, depuis 2018, le groupe turc Karpowership, détenu par la holding Karadeniz Energy, pour parer en urgence à ce défi. L’entreprise, basée à Istanbul, est spécialisée dans la location de centrales électriques flottantes, rapides à monter comme à déployer. En 20 ans, Karpowership est devenue le leader mondial de ces navires marchands reconvertis qui voguent jusqu’à leur destination pour être raccordés au réseau électrique local.

Naturellement, l’entreprise est aussi devenue une ambassadrice d’Ankara sur le continent, aux côtés du groupe de bâtiment et des travaux publics (BTP) Summa et de sociétés de défense parapubliques. En janvier 2020, le directeur de Karpowership, Orhan Karadeniz, figurait ainsi parmi le petit cercle d’oligarques entourant le président Erdogan lors de sa dernière tournée en Afrique subsaharienne. En Afrique de l’ouest, Karpowership assure aujourd’hui 26 % de la demande du Ghana, 60 % des besoins de la Gambie, 90 % de la consommation de la Guinée-Bissau, 15 % de celle du Sénégal et donc 80 % des capacités électriques de la Sierra Leone, soit 65 MW.

Deux navires de la compagnie — dont les centrales fonctionnent au fuel lourd et au gaz naturel liquéfié (GNL) — sont aujourd’hui déployés dans les eaux nationales. Or début septembre, Karpowership a pris, selon son porte-parole, « la décision malheureuse et difficile de suspendre brièvement ses opérations » dans la Sierra Leone, après une « période prolongée de non-paiement ».

Pendant quelques jours, la nation s’est ainsi retrouvée bridée de 73 % de l’électricité que devait lui fournir son partenaire turc. Tous les quartiers de la capitale — de ses zones industrielles à ses faubourgs déjà habitués aux coupures — ont été affectés par ce délestage. La fourniture d’électricité a repris, mais la crise n’est pas pour autant terminée. La multinationale turque avait mis au régime la Sierra Leone, en raison d’impayés de plus de 40 millions de dollars. Le gouvernement subventionne en devise nationale — le leone — plus de la moitié du coût que facture en dollars l’opérateur turc. Or le leone n’a cessé de se déprécier face à la monnaie américaine : il a perdu 37 % de sa valeur entre septembre 2022 et février 2023, alors que l’inflation s’élève à plus de 40 %.

Étonnamment, on en sait plus sur les arriérés du ministère de l’énergie sierraléonais que sur le coût du MW vendu au pays par Karpowership

Étonnamment, on en sait plus sur les arriérés du ministère de l’énergie sierra-léonais que sur le coût du MW vendu au pays par Karpowership. En 2022, la Banque mondiale s’était pudiquement inquiétée du prix facturé par l’entreprise à Freetown, jugeant que « les contrats libellés en dollars provoquent de graves tensions financières à mesure que le leone sierra-léonais (SLL) se déprécie et que les prix du pétrole augmentent » (1).

« Le cas sierraléonais, souligne le journaliste Ben Payton pour African Business, met en évidence à quel point les pays africains peuvent se trouver dans une position de vulnérabilité face à des prestataires comme Karpowership ».

Ce n’est pas la première fois que l’opérateur turc est sur la sellette. Au Liban, comme le rappelait en 2021 la journaliste franco libanaise Nada Maucourant Atallah dans une enquête pour L’Orient le Jour, le contrat liant l’opérateur turc et l’État aurait été obtenu dans des « conditions opaques », faisant « peser de lourds soupçons de favoritisme ». D’un « coût exorbitant pour le Liban », l’affaire aurait en revanche été « juteuse » pour les Turcs : « En huit ans, Karpowership a généré un profit (avant amortissements) de près de 95 millions de dollars par an en moyenne soit près de 750 millions de dollars de profits nets sur la durée du contrat (coût estimé après remboursement des dettes, des intérêts, des opérations de révisions majeures, et des frais de maintenance évalués dans le contrat à 1,25 centime par kWh) ». L’opérateur turc aura vu sa mise de départ se multiplier, en huit ans, entre 25 et 50 fois. Par contraste, estime une source de L’Orient Le Jour, « des projets d’infrastructure similaires permettent au mieux à l’investisseur de doubler sa mise en 10 ans ».

Pénuries récurrentes

Lire aussi Aurélien Bernier, « Batailles commerciales pour éclairer l’Afrique », Le Monde diplomatique, février 2018.

Il va sans dire que les déboires de la Sierra Leone ont été particulièrement suivis chez les pays africains ayant fait affaire avec Karpowership, en particulier l’Afrique du Sud, le pays le plus industrialisé du continent. Trois centrales thermiques flottantes, portées par Karpowership, et alimentées par du GNL importé, pourraient d’ici un an fournir de l’électricité depuis les ports de Coega (450 MW), Richards Bay (450 MW) et Saldanha (320 MW).

La licence, d’une durée exceptionnelle de vingt ans — la plus longue jamais négociée par Karpowership en Afrique — a été signée par le régulateur étatique sud-africain, le National Energy Regulator of South Africa (Nersa) dans le cadre d’un plan d’urgence de réduction des délestages électriques dans le pays, le Risk Mitigation Independent Power Producer Procurement Programme (RMIPPPP). L’électricité ainsi générée devrait ensuite être achetée par la société publique Eskom. L’Afrique du Sud est en effet confrontée à des pénuries récurrentes d’électricité liées aux défaillances de sa compagnie nationale d’électricité : le vieillissement, les pannes constantes et le besoin d’entretien des centrales au charbon de l’opérateur public paralysent l’économie du pays depuis plus de 14 ans, selon le rapport publié cette année par l’organisation African Energy Chamber (AEC). Résultat : Eskom doit sous-traiter des producteurs d’électricité indépendants.

Sauf que l’arrivée de l’opérateur turc en Afrique du Sud ne s’est pas passée comme il l’avait prévu. La firme a subi plusieurs revers réglementaires, et vient de soumettre pour la deuxième fois son dossier environnemental aux autorités compétentes après avoir échoué une première fois, pour avoir failli à répondre aux exigences demandées. La société civile, vent debout, s’interroge sur les raisons de cette clémence gouvernementale. D’autant que pour l’ONG sud-africaine Organisation Undoing Tax Abuse (OUTA), le coût proposé par l’opérateur turc représenterait ainsi « deux à trois fois » celui des propositions alternatives sélectionnées dans le cadre du programme RMIPPPP, en particulier les projets solaires, moins sensibles à la variation des prix que le GNL.

De son côté, l’ONG Green Connection continue à pointer l’impact écologique et climatique de ces centrales flottantes : leur mise en marche « pourrait nuire au milieu marin et en particulier à ses nurseries en poissons, ce qui pourrait ensuite avoir un impact négatif sur les pêcheurs artisanaux basés dans ou à proximité de ces zones qui dépendent de la pêche pour leur subsistance ».

Un appel d’offres douteux

Quant aux conditions d’obtention de l’appel d’offres, elles sont, comme au Liban, questionnées. Pour l’un des candidats malheureux à cet appel d’offres, la société DNG Energy, celui-ci « aurait été truqué par de hauts bureaucrates et associés du ministre des ressources minérales et de l’énergie, Gwede Mantashe. ». M. Gwede Mantashe, également président du Congrès national africain (ANC), ancien secrétaire général du syndicat des mineurs, le National Union of Mineworkers (NUM), est connu pour ses sympathies pro ressources fossiles, en particulier en faveur du charbon, qui continue à dominer (plus de 70 %) le mix énergétique sud-africain. Le ministre manifeste ainsi peu d’entrain à voir son pays se convertir au renouvelable, qui représente actuellement 16 % du mix. Lors de la COP 26 à Glasgow, fin 2021, ce dernier s’était ainsi fermement opposé à l’accord de financement de 8,5 milliards de dollars par les pays riches visant à aider l’Afrique du Sud à sortir de sa dépendance au charbon. Depuis, M. Mantashe, rappelait Africa intelligence en juin 2022, « s’efforce d’entraver tout projet de réforme d’Eskom pour maintenir une politique reposant exclusivement sur les énergies fossiles ». Il va sans dire que Gwede Matanshe est aussi le principal soutien de Karpowership au sein d’un gouvernement particulièrement divisé sur les bienfaits de la compagnie turque.

Mi-août, l’entreprise turque se disait « très confiante » de voir bientôt démarrer ses opérations en Afrique du Sud…

Bien loin du continent africain, il y a un pays ou la présence de Karpowership n’a jusqu’alors posé aucun problème : la France. Sur l’archipel français de la Nouvelle Calédonie, la filiale du groupe minier Eramet, spécialisée dans l’extraction et la transformation de nickel, loue à Karpowership une centrale au fioul flottante.

Karpowership peut fournir à l’opérateur minier jusqu’à 200 MW… Près de trois fois la production nationale de la Sierra Léone.

Jean-Christophe Servant

(1Voir le document de la Banque mondiale (PDF).

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