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Deux amours, Rosa et Luxemburg

par Christophe Goby, 13 décembre 2023
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Robert Delaunay. — « Hélice », 1923.

«J‘ai deux amours, Rosa et Luxemburg » fredonne Paco, en marcel blanc, et tout de même petites lunettes d’intello. Ancien métallo, viré de « la Répa », la réparation navale de Marseille.

Paco, c’est Gérard Giovannangeli dans la vie : entre morceaux de sa propre existence et fiction, il invente un double, un proche. Lui est né dans les années 1950, et s’est trouvé frappé en pleine adolescence par Mai 68. Quand il s’assied dans le salon d’un appartement de la rue Blanqui pour jouer sa pièce, il captive avec son accent marseillais et ses expressions d’ici, placés juste. Rien de trop. Il écoute la radio et rouspète. La traite de menteuse. « Péteux de journalistes ! »

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Photo : Régine Dottori

Puis il nous raconte sa vie passée, son mariage et son logement, sa rencontre avec Rosa à la section syndicale. Son mariage, c’est un rêve marseillais : sur la jetée, avec des sardines et des rougets, comme chez Robert Guédiguian. « On a chanté, Le Drapeau rouge,... La Jeune Garde » — la chanson de Montéhus, mais on pense aussi à la garde armée fondée par Miguel Almereyda, chef des anarchistes et journaliste à La Guerre Sociale, qui se battait avec les Camelots du roi juste avant guerre. Quant à L’Internationale, « c’était la messe pour nous ». Réservée aux manifs ou pour les enterrements. Pour danser, il y a la variété française, puis des tubes américains. C’est mieux pour se divertir que les hymnes martiaux.

Paco sait de quoi il parle car Gérard s’est établi à la Répa pendant son expérience politique. « Mao spontex, j’avais 17 ans au lycée Thiers en 1968 avec Christian Garnier. » Christian Garnier, disparu récemment, était un militant reconnu à Marseille. Une tronche lui aussi, qui est parti rejoindre la classe ouvrière, mais pas au paradis. Gérard c’est un peu ça, un produit de la classe ouvrière qui a réussi à l’école mais se souvient d’où il vient.

Lire aussi Nicolas Beauvillain, « Théâtre, jouer pour la classe ouvrière », Le Monde diplomatique, mars 2023.

Paco raconte avec passion les hélices en bronze de 60 mètres. Chaudronniers, soudeurs, toute une litanie de métiers. « On était respectés. On est passés de l’Âge d’or à l’âge de la rouille. » On plonge dans les cales alors qu’on est installé dans un rez de chaussée de 30 mètres carrés. On reste au fond avec le drame d’ un pétrolier libérien, l’Olympic Honour, 31 blessés et 7 morts sur un chantier. On remonte pour qu’il nous raconte son fils devenu député — vague bleue marine. Une honte pour tous ceux qui sont au Parti et à la CGT dans la ville dirigée par Gaston Deferre. Un fils appelé Buonaventure comme Durruti, tué aux portes de Madrid en 1936. Un fils devenu député dans le camp adverse. Paco a envie de lui mettre « une rafale de phalanges ». Et il a trahi jusqu’au bout, avec son accent pointu et ses relations chez les bourges. Le gamin était parti faire son droit, puis il est passé à droite. Paco n’élude pas les critiques sur la dictature stalinienne mais qu’est ce qu’ils y pouvaient, eux, sur le port…

Paco défend les prolos qui ne sont pas allés à l’école, les Krasucki qu’on moquait pour leur façon de parler. Henri Krasucki, né à Varsovie en 1924, arrivé en France en 1928, résistant FTP MOI, déporté, et qui deviendra secrétaire général de la CGT : « À se demander pourquoi il n’en a pas profité pour emporter un Bescherelle et un petit Larousse avant de partir en camp. » Gérard, lui, comme une partie de sa génération, a vécu sa révolution, celle de Mai 68, contre les anciens de la CGT, ceux de la Résistance. Deux générations se sont affrontées alors qu’elles avaient un ennemi commun…

Un vrai pont entre les sujets politiques et sociaux d’autrefois et d’aujourd’hui

Subitement, il y a un arraché de sac au distributeur de billets qui coûte la vie à Rosa. La vie de Paco bascule. Il s’en prend non pas aux voyous mais à l’argent : c’est lui le responsable de tout le désastre. Il s’attaque aux distributeurs de billets, puis aux fourgons qui transportent les fonds des banques. L’hospitalisation en psychiatrie arrive après un jugement clément. Une rencontre avec Youssef qui devient son ami nous raconte comment « les Arabes » sont perçus dans la ville. On effleure les sujets dits wokistes, « Allez, et woke la galére » et on en rigole, car cette pièce est un vrai pont entre les sujets politiques et sociaux d’autrefois et d’aujourd’hui. Il regrette des mots, « parce qu’y en a qui on a dû faire du mal quand même », voudrait les avoir euphémisés : « on n’est pas des tapettes »… La pièce enjambe la question sociale par la littérature ouvrière. Et touche juste avec ses jeux de mots que Gérard laisse comme des bouées dans la mer. Le discours anti-raciste est détourné contre tous ces touristes, allemands, anglais et italiens, qui ne sont plus des réfugiés anti fascistes, non, mais des costacroisiéristes… Il aborde même la contraception, la méthode Oggi si, Oggi no ... Voilà le genre de blagues potaches qui fonctionne —encore plus à Marseille.

Gérard Giovannangeli a écrit cette pièce en quinze jours. Établi sans consigne après 1968, il reste à la Répa dans une des boîtes du port durant 6 années. « La répa c’était le donjon » question syndicat, c’était la CGT et rien d’autre. Les autres, des cagoulards ! Il travaillait « au bord, c’est à dire sur les quais plutôt qu’aux ateliers. On pouvait roupiller dans les cordages quand on était crevé. » Il préférait la « petite nuit », quelques heures bien payées en horaires de nuit. Quand les boîtes ont viré tout le monde, choc pétrolier venant, il est devenu directeur dans l’insertion en embauchant tous les cassés du système.

Gérard a écrit cette pièce sur la mémoire ouvrière pour rendre hommage à tous ces militants droits comme des I. Eux qui sont l’objet de sarcasmes selon lui. « Je te voyais pas avec la cravate », avoue son père corse alors que le petit était un brillant élève du lycée Thiers. Promis à devenir ingénieur, l’héritage politique l’a remis parmi les siens, le peuple. C’est quoi, la filiation, l’héritage ? Avec cette pièce, il émeut, il amuse, il n’oublie rien.

Un Passé Simple. Une pièce jouée en appartement à Marseille par son auteur, Gérard Giovannangeli, avec la Kzart (spectacles en appartement).

Christophe Goby

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