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L’anti-antifasciste : Mme Meloni

par Evelyne Pieiller, 17 mai 2024
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Filippo Tommaso Marinetti. — « Parole in liberta ; futuriste olfattive tattili-termiche Pl. 3 » (Des mots en liberté ; futuristes olfactifs, tactiles-thermiques), 1932.
Peinture fasciste de l’un des initiateurs du mouvement futuriste.

Luciano Canfora est professeur de philologie grecque et latine. En 1999, il s’est présenté aux élections européennes sur la liste du Parti des Communistes Italiens. Ses travaux sont célèbres et respectés (1). Il est l’objet d’une plainte en diffamation portée par la première ministre d’Italie, Giorgia Meloni. Elle demande 20 000 euros de dommages et intérêts. Le procès aura lieu le 7 octobre.

Mme Meloni se sent atteinte dans sa réputation parce qu’il y a deux ans, lors d’une conférence dans un lycée, M. Canfora l’a qualifiée de « néonazie dans l’âme ». Il évoquait son soutien au bataillon Azov. Mme Meloni est blessée. Or, elle a fondé et dirige un parti qui émane du MSI [Mouvement Social Italien], et le MSI fut l’héritier du fascisme de Salò (République Sociale Italienne, 1943-45), voulue par l’occupant nazi, ou, comme le dit Canfora, « un État collaborateur du Troisième Reich ». Si Canfora l’avait traitée de néo-fasciste, aurait-il eu un procès ? Peut-être pas. Elle n’a aucun mal à refuser de se déclarer antifasciste, et n’a jamais condamné les manifestations à caractère néofasciste. Fratelli d’Italia arbore toujours la flamme tricolore du Mouvement Social Italien, dont le fondateur Giorgio Almirante (1914-1988) affirmait en 1987 que le fascisme était « le but ultime » (il traguardo).

Mais il n’y a pas que la qualification de néo-nazie que Mme Meloni n’apprécie pas. De façon générale, elle n’apprécie pas qu’on la critique, et apprécie en revanche de faire connaître son mécontentement, via les tribunaux. Elle a porté plainte contre l’écrivain Roberto Saviano (Gomorra), condamné à 1000 euros de dommages en première instance (elle en demandait 75 000) pour avoir traité de « salauds » la Première ministre et son vice-Premier ministre Matteo Salvini à la suite de la mort d’un bébé sur un bateau de migrants : « Giorgia Meloni me considère comme un ennemi », expliquait-il. « Sa volonté et celle de ses associés au gouvernement est de m’anéantir. [...] Ils ont contraint des juges à définir le périmètre dans lequel il est possible de critiquer le pouvoir » (Libération, 2 décembre 2022). Pour Antonio Scurati, auteur d’une suite romanesque en quatre tomes consacrée à Benito Mussolini (M, l’enfant du siècle, Les Arènes, 2020), pas besoin de tribunal : à l’occasion de l’anniversaire de la libération de l’Italie, le 26 avril, il devait proposer un monologue sur l’antifascisme, sur la RAI. Il a été déprogrammé.

Des appels au soutien circulent, notamment sur le site Philologie de l’avenir et sur celui de Libération.

Evelyne Pieiller

(1Luciano Canfora, derniers livres traduits : Philologie et liberté. La plus subversive des disciplines, l’indépendance de pensée et le droit à la vérité, Delga, Paris, 2020l ; Politique et littérature dans la Rome ancienne. Des origines à Auguste, Delga, 2023.

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