En kiosques : août 2022
Abonnement Faire un don
Accéder au menu

« Milk », de Bashar Murkus

On ne verra pas leurs larmes

par Marina Da Silva, 20 juillet 2022

«Comment survient une catastrophe ? En un instant. Quand prend-elle fin ? Jamais ».

Cette interrogation est le fil narratif de Milk, la création que Bashar Murkus, né en 1992 à Kufer Yasif, au nord de la Palestine occupée, vient de présenter dans le In du Festival d’Avignon. Il y était déjà invité l’an dernier avec Le Musée, une pièce où il questionnait la violence terroriste, des individus et des États, dans un dispositif d’interrogatoire entre un condamné à mort et son geôlier.

Dans Milk, qui a une double signification, « lait » en anglais, mais aussi « c’est à moi » en arabe, l’affrontement dialectique a laissé place au silence. Celui qui se dépose sur les paysages de dévastation, intimes et collectifs. La pièce, musicale et chorégraphique, est pourtant loin d’être muette, et se reçoit de manière exacerbée et clivante. Un frottement et un dérangement auquel est habitué l’Ensemble Khashabi de Haïfa, première troupe indépendante d’Israël, fondée en 2015 — en 2014, quand elle était encore la compagnie Al-Maidan, qui avait joué le jeu des rares théâtres (maigrement) subventionnés, elle avait voulu monter Le Temps parallèle, qui traitait de la détention des prisonniers politiques, et avait été réduite au silence.

Pour les Palestiniens, le surgissement de la catastrophe a eu lieu en 1948, il n’a jamais pris fin et marque de son empreinte tout un peuple, en territoire occupé comme en exil. Bashar Murkus n’a cependant pas cherché à représenter la tragédie palestinienne, mais une tragédie universelle qui frappe les êtres humains, en temps de guerre et de dépossession, en s’attachant plus particulièrement à la douleur d’une mère qui perd son enfant.

Firielle Al Jubeh, Samera Kadry, Shaden Kanboura, Salwa Nakkara, Reem Talhami, Samaa Wakim sont les six actrices qui incarnent des mères de plusieurs générations et donnent toute sa puissance à la pièce. Elles entrent d’abord à cinq, vêtues de noir, errantes sur un plateau recouvert de matelas noirs et spongieux évoquant une terre calcinée. Elles serrent contre leur poitrine des mannequins de leur taille — comme ceux utilisés en études de médecine —, les enroulant autour d’elles, sur leurs épaules, dans leurs cheveux, les caressant ou les bousculant, leur adressant leur désespoir et leur colère. On ne verra pas leurs larmes mais le lait de leur poitrine, double métaphore du liquide nourricier et de ce qui est à chacune d’elles — et qui va devenir un terrain de jeu et d’exploration poétique pour la dramaturgie. Une sixième femme, enceinte, viendra rejoindre le chœur éploré, vêtue de couleur claire et portant des branches de fleurs et des roseaux. Elle va rester seule pour donner naissance à un jeune homme (Eddie Dow) qui coupera lui-même un cordon ombilical, grossièrement représenté par une énorme corde difficile à rompre, avant de s’emparer de l’espace et de sa liberté dans une danse de toute beauté, puis de se battre avec les matelas qu’il arrache du sol et déplace tel un Sisyphe. Sa puissance de vie va faire de lui l’enfant de substitution dont toutes les femmes s’emparent dans un ballet et des rituels perturbants.

On n’en dira pas davantage sur cette œuvre qui ne cherche pas à représenter la réalité mais creuse « l’après » de la tragédie comme un peintre compose un tableau. Ici, le jeu des lumières et des matières, les déclinaisons de noir et de gris, de blanc et de beige, participent à la fois de l’abstraction et de la signification. Un tableau à plusieurs mains dont Khulood Basel signe la dramaturgie, Majdala Khoury la scénographie et les costumes, Raymond Haddad la musique et Muaz Al Jubeh les lumières. Des intentions artistiques qui se répondent sans s’illustrer pour déployer une tragédie contemporaine dont Bashar Murkus dit que « les crises modernes que nous connaissons transforment les femmes en matière tragique ».

Pour en savoir plus sur le théâtre Kashabi, il ne faut pas manquer le grand entretien réalisé par Najla Nakhlé-Cerruti,avec Bashar Murkus dans le n° 244 (juillet septembre 2022) de Théâtre public. Le metteur en scène y relate le parcours et la méthode de travail d’une compagnie qui ouvre la voie à la création d’un théâtre indépendant en Palestine.

Une perspective que l’on peut approfondir dans La Palestine sur scène - Une expérience théâtrale palestinienne (2006-2016) que Najla Nakhlé-Cerruti vient de publier aux Presses universitaires de Rennes. À partir de son expérience de terrain, sur plus de dix ans, elle répertorie le patrimoine théâtral palestinien et rend compte des multiples formes et pratiques qu’il recouvre, des problématiques de création et de production à la diversité des statuts, dans un contexte d’occupation.

C’était du 10 au 16 juillet au Festival d’Avignon, L’Autre Scène à Vedène.

Tournée internationale 2022-2023 dont, pour la France, au Théâtre des 13 vents, Montpellier, et au Théâtre Jean Vilar, Vitry sur Seine.

Marina Da Silva

Partager cet article