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Offensives en Ukraine

Soldats-espions en première ligne

En ces temps d’offensives tous azimuts dans le conflit russo-ukrainien, les espions sont plus que jamais à la pointe… de la recherche d’informations « à fin d’action » : des agents qui relèvent, en France, de la Direction du renseignement militaire (DRM) ; mais aussi de l’ensemble des unités terre-air-mer, qui — avec leurs moyens spécialisés — sont autant de « capteurs », assumant la fonction interarmées du renseignement (FIR). La difficulté, pour tous les services de ce genre, en France comme ailleurs, est de devoir affronter des « tsunamis de données ».

par Philippe Leymarie, 9 juin 2023
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Paul Klee, envers du tableau « Träger für ein Schild » (Le porteur de bouclier), 1934.

On sait que la France, sans être directement belligérante dans le conflit Ukraine-Russie, s’y trouve largement impliquée : cession de matériels et munitions à l’armée ukrainienne, aide à la formation et au renseignement, et présence de troupes terrestres ou de moyens aériens dans plusieurs pays frontaliers des deux pays en guerre (Roumanie, Pologne, Lituanie, Estonie), ainsi que de patrouilles navales permanentes en Méditerranée orientale, aux portes de la mer Noire. Fin 2022, les effectifs déployés dans le secteur dépassaient déjà ceux des forces françaises stationnées en Afrique.

Dans le cadre de ce changement partiel de posture, le renseignement militaire français s’est attelé — comme les services d’autres pays — à évaluer les capacités opérationnelles des belligérants, alliés ou adversaires : au jour le jour, tout ce qui fait évoluer le rapport de forces, et conditionne l’agencement des combats ; à un horizon plus lointain, tout ce qui permet d’apprécier le degré de résilience de l’un ou l’autre acteur, et peut conforter ou infléchir une tendance, voire dessiner une issue militaire ou peut-être politique. Le tout selon de multiples paramètres : le moral des troupes, l’interopérabilité des matériels et procédures, les effectifs, les degrés d’entraînement, les tactiques et parades, les stocks de munitions, le lien armée-nation, la profondeur stratégique (1), la menace nucléaire, la démographie, etc.

Brouillard de la guerre

Créée par le socialiste Pierre Joxe en 1992, après une première guerre du Golfe qui avait « montré l’impératif d’intégrer des capacités de renseignement d’intérêt militaire » auparavant éparpillées (2), la DRM — qui chapeaute l’ensemble des chaînes de renseignement des diverses armées — est une structure assez légère (2000 agents) essentiellement de coordination et de synthèse, qui assemble les informations d’intérêt militaire, obtenues de tous types de sources et de toutes sortes d’agents ou unités. Elle produit des renseignements contribuant à diminuer le niveau d’incertitude qui découle du classique « brouillard de la guerre » :

 des éléments rassemblés sur un temps court (quelques jours ou semaines), pour orienter l’action tactique des forces françaises ou alliées, sur les théâtres où elles sont engagées ;
 à moyen terme (quelques semaines ou mois), la production de renseignements contribuant à la prise de décisions plus stratégiques, par les états-majors ;
 et sur un temps plus long, d’un semestre à un ou deux ans, une analyse de fond des tendances et forces au profit des chefs militaires et politiques des armées ;
 sachant qu’aller au-delà de ces périodes revient à sortir du domaine du renseignement pour entrer dans le champ de la prospective ;
 et que, dans tous les cas, les informations collectées étant des denrées hautement périssables, il faut constamment les réactualiser...

Querelle de voisinage

Entendu le 13 avril par la commission de défense de l’Assemblée nationale, le général de Montgros avait donné une idée des préoccupations actuelles de son service :

 « S’agissant de la zone européenne, la guerre en Ukraine est la priorité. À cet égard, on constate une guerre d’usure s’inscrivant dans la durée. Cela nécessite de mesurer de façon aussi précise que possible les capacités de régénération de chacun des belligérants et l’évolution du rapport de forces entre les deux. Cette crise a des effets dominos dans d’autres parties du monde, peut-être moins visibles mais tout aussi réels — je pense à la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, qui a retrouvé de la vigueur. »
 « L’Afrique, pour autant, n’est pas sortie du spectre de notre intérêt. Plusieurs compétiteurs y font preuve d’un entrisme croissant, notamment la Russie et la Chine, chacune de façon différente. La menace terroriste n’a pas disparu ; elle continue même à s’étendre vers le golfe de Guinée. La fragilité de certains États africains est une réalité. Cette situation est liée notamment aux trafics qui s’entremêlent — trafics de migrants, de drogue et d’armes — ainsi qu’à des fragilités intrinsèques. »
 « Dans la zone du Moyen-Orient, la menace terroriste est contenue, mais la vigilance est nécessaire sur le moyen terme. La situation fait l’objet d’une recomposition très rapide. La versatilité est telle que cette recomposition est probablement le prélude d’autres recompositions. L’Iran et la Syrie, en particulier, redeviennent des partenaires fréquentables pour de nombreux pays de la région. »
 « En Asie, nous suivons la montée en puissance des capacités militaires chinoises et ses conséquences sur nos intérêts, notamment dans l’océan Indien ».

Au total, un tableau géopolitique que ne renierait sans doute pas la DGSE, le principal organe de renseignement extérieur… qui a justement, en principe, une vocation pour la géopolitique, la DRM étant supposée se cantonner au renseignement « d’intérêt militaire ». Mais où est la limite ? Une querelle de voisinage entre ces directions placées toutes deux sous l’autorité du ministère des armées, et qui rebondit périodiquement, même si c’est dans la relative discrétion qui est le propre de ce petit monde.

La « bourre » traditionnelle entre ces deux services n’est sans doute pas pour rien dans la valse des généraux l’an dernier à la tête de la DRM : le général Éric Vidaux, qui n’était en poste que depuis sept mois, avait été remplacé au pied levé en mars 2022 par le général Langlade de Montgros, avant d’avoir pu imprimer sa marque. Une défaillance prêtée au service dans l’analyse de l’invasion russe en Ukraine — les services français n’y croyaient guère, au contraire des Américains — a pu peser également dans cette décision plutôt inusitée du chef d’état-major général, Thierry Burkhard.

Lac de données

Depuis septembre 2022, le renseignement militaire français a entamé une révolution au moins culturelle, avec un redécoupage en sept ou huit « plateaux » géographiques ou thématiques, présentés comme « collaboratifs », et connectés aux chaînes de renseignement des trois armées, ainsi qu’avec le commandement des opérations spéciales et celui du Comcyber. Ces plateaux animent le cycle du renseignement (orientation, recherche, exploitation, diffusion), suivant l’activité par milieu — terre, mer, air, espace, cyber — avec des experts dans chaque domaine, par exemple dans l’interprétation d’images satellites, de signaux électromagnétiques (radars), de données cyber ou géospatiales, et bien sûr des renseignements de source humaine ou documentaire.

L’actuel chef de la DRM, le général Jacques Langlade de Montgros, souhaite avec cette réforme « décloisonner » le service, et notamment « rapprocher les métiers de la recherche et de l’exploitation ». Il reconnaît (3) que d’autres défis vont se présenter : « Rester collectivement agiles pour nous adapter à un contexte stratégique en perpétuelle évolution, en sachant prioriser et donc renoncer ; tirer parti des évolutions technologiques en interagissant avec les start-up ; nous adapter à l’évolution exponentielle des flux de données auquel le programme Artemis apportera une réponse ; mais aussi diffuser une culture du renseignement ».

Le logiciel Artemis.IA, présenté comme un « lac de données », sera une plate-forme de traitement et d’exploitation des informations via l’intelligence artificielle, connectée aux plateaux de la DRM, à laquelle auront accès certains responsables des filières de renseignement dans les armées. Une des difficultés est la gestion du « besoin à connaître », pour maintenir l’indispensable secret, qui passe par des procédures ciblées de cloisonnement. La navigation dans l’internet profond (« deep web »), qui représente les neuf dixièmes de la « ressource », est un enjeu majeur. De même, l’automatisation par l’IA de la surveillance des situations maritimes ou aériennes, ou d’activités sur des sites d’intérêt, dans le but de détecter de situations anormales, tout en gagnant en temps et en efficacité. Ces derniers développements sont à l’étude.

Le service de renseignement militaire agit bien sûr en interaction, dans une optique en principe complémentaire, avec les cinq autres grands services spécialisés français :

 la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), et la Direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD) — cette dernière chargée de la protection et du contre-espionnage au sein des armées et dans l’industrie de l’armement ;
 ainsi qu’avec les services de statut civil, que sont la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qui a repris une partie des attributions de l’ancienne DST ; la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED) et le Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins (Tracfin), ces deux services dépendant du ministère de l’économie.

Au total, une « communauté du renseignement » de 20 200 agents en France, en forte croissance (16 000 au Royaume uni, 55 000 en Russie, 100 000 aux Etats-Unis).

Niveau de confiance

L’échange de renseignements avec les partenaires internationaux est une autre source capitale de données. Cette activité de coopération se déroule dans une logique de troc, ou de réciprocité, avec dans ce cas la nécessité d’un niveau élevé de confiance. La France serait ainsi le deuxième contributeur de l’OTAN en matière de renseignement.

La DRM se repose également sur les unités militaires spécialisées dans la recherche d’informations. Dans la seule armée de terre, la filière « renseignement » compte près de 7000 personnels de tous grades, avec des régiments dédiés :

 pour la recherche humaine : en version aéroportée, le 13e régiment de dragons parachutistes (13e RDP), ou le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine (1er RPIMA) ; et en version blindée, le 2e régiment de hussards ;
 pour le renseignement d’origine électromagnétique et guerre électronique (ROEM-GE), les 44e et 54e régiments de transmissions ;
 pour la cartographie, le 28e groupe géographique (28e GG) ;
 pour l’imagerie et les drones, le 61e régiment d’artillerie (61e RA).

En outre, la DRM peut compter sur les recueils d’informations effectués par les commandos marine et air ; et sur ceux des groupes commandos au sein des grandes divisions (parachutiste, montagne) ; sur les centres de formation (à la l’imagerie, à la linguistique, etc.) ; ainsi que sur les nouveaux commandements spécialisés (cyber, espace, fonds marins).

Des services chouchoutés

Coordonnateur de la fonction renseignement dans la marine, en même temps que sous-chef d’état-major opérations aéronavales, le vice-amiral Xavier Petit rappelle (4) que le renseignement est à la base de toute planification et conduite d’opération, qu’il s’agisse d’intervention, ou de missions de dissuasion comme de sécurité maritime. Il distingue le renseignement de type stratégique à des fins politico-militaires, qui donne des indications sur « les agissements d’adversaires contre nos intérêts ou ceux de nos alliés » ; et le renseignement tactique, « qui descend vers les unités », et leur permet de manœuvrer face à l’adversaire.

« Le combat de haute intensité nous oblige à améliorer notre capacité de renseignement », affirme le vice-amiral : « L’appréciation autonome de situation est vitale. Développer une culture du renseignement est un défi majeur, car la compréhension du monde qui nous entoure et l’analyse des signaux faibles sont capitales pour construire une image précise du domaine maritime, du fond des océans jusqu’aux satellites dans l’espace ».

Déjà dynamisés en France dans la foulée des attentats de 2015 et 2016, les services de renseignement sont les chouchous des budgets militaires et civils depuis quelques années. Entre la loi de programmation militaire (LPM) en cours d’exécution et la prochaine (2024-2030) actuellement en cours d’adoption, le ministre Sébastien Lecornu s’attend à un doublement des moyens dévolus à la DRM, la DGSE et la DRSD (5). Leur budget global était de 500 millions en 2017, il atteindra le milliard en 2030, avec 600 emplois supplémentaires (s’ajoutant aux 400 déjà recrutés sous l’actuelle LPM).

Locomotive technologique

Le ministre reconnaît que l’essentiel des cinq milliards d’euros escomptés sur la période sont fléchés vers la DGSE, qualifiée de « locomotive technologique pour toute la communauté du renseignement »  : c’est elle qui devra gérer, pour le compte des divers services, « des serveurs capables de générer de la data à très haut niveau, des ingénieurs pour les maintenir, et des analystes capables de les exploiter ».

Entretemps, les moyens propres de la DRM auront également doublé. Le ministre s’attend à ce qu’à l’horizon 2030, les effectifs de l’ensemble de ses services atteignent les dix mille agents, en majorité affectés à la DGSE. Il se félicite aussi que sur les quatre milliards consacrés dans la future LPM au cyber, une partie sert à « blinder » les systèmes d’armes, pour les mettre hors d’atteinte des attaques informatiques ; et aussi à progresser en matière de cryptographie.

Entre 10 000 et 15 000 personnels de l’armée de terre, appuyés par des réservistes, pourraient être convertis progressivement dans les cinq ans à venir aux techniques cyber, tandis que des moyens importants seront consacrés au renouvellement des capacités d’observation optiques (satellites IRIS, pour remplacer les actuels CSO), à la mise en service d’un avion d’interception des ondes électromagnétiques (Archange, successeur des Transall Gabriel), à l’acquisition de nouveaux drones maritimes et aériens, et — pour le contrôle de l’espace — aux satellites Céleste, en remplacement des Ceres.

Philippe Leymarie

(1Elle est immense pour la Russie. Pour l’Ukraine, c’est l’alliance OTAN qui de fait joue ce rôle.

(2Sébastien Lecornu, ministre des Armées, JDD, 16 avril 2023.

(3Cols Bleus (PDF), novembre-décembre 2022.

(4Dans Cols Bleus (PDF), novembre-décembre 2022, op. cit..

(5JDD, 16 avril 2023, op. cit.

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