En kiosques : juillet 2022
Abonnement Faire un don
Accéder au menu

« Ubu roi »

Vivifier le théâtre par le cabaret

par Marina Da Silva, 17 mai 2022
JPEG - 377 ko
© Tristan Jeanne-Valès

Plus d’un siècle après sa première représentation, et son effet de scandale absolu, en 1896 au Théâtre de l’Œuvre, Ubu roi, la pièce majeure d’Alfred Jarry, reste l’une des plus montées sous toutes les formes et latitudes. Disparu à 34 ans, l’écrivain corrosif, proche de Mallarmé et d’Apollinaire, laisse derrière lui plus d’une trentaine d’œuvres, dont des romans et opéras, et le génial Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien. Mais plus que sa théorisation de la pataphysique (« science des solutions imaginaires »), c’est l’irrévérence et la démesure de la figure d’Ubu qui prend toute la lumière. Son nom est ainsi passé dans le langage courant, avec l’usage immodéré de l’adjectif ubuesque, tandis que l’on connaît peu l’enjeu philosophique et politique du texte qui draine une foule de personnages (dont Toute l’armée russe et Toute l’armée polonaise).

Lire aussi Ibrahim Warde, « Kakistocratie », Le Monde diplomatique, juin 2020.

Ancien roi d’Aragon, officier de confiance du roi Venceslas de Pologne, Ubu ne va pas hésiter à l’assassiner pour s’emparer du pouvoir. Secondé par sa femme, il sème le pillage et la terreur, rançonnant les paysans et faisant périr tous les nobles du royaume pour prendre leurs biens. Affreux, sale et méchant, Ubu est aussi glouton et vorace et passe son temps à s’empiffrer d’andouille.

Le père et la mère Ubu vont ainsi devenir les archétypes des despotes, et la trame du récit va pouvoir se transposer à travers les époques et les figures du pouvoir.

Jarry a inventé un ton et une langue : « Bougre de merdre, merdre de bougre », « Cornegidouille », des engins ou apparentés inventifs (La Machine à décerveler, le Cheval à Phynances...), renouvelant la comédie et bousculant les conventions bourgeoises, en précurseur d’un théâtre de l’absurde et du surréalisme.

JPEG - 189 ko
© Tristan Jeanne-Valès

Dans Ubu cabaret, écrit et adapté par Jean Lambert-wild avec Catherine Lefeuvre, et réalisé avec Lorenzo Malaguerra et Jérôme Marin, l’espace du cabaret devient la scénographie même, et l’on est invité à découvrir « l’esprit Jarry », à partir de la disparition supposée d’Ubu et l’organisation, réjouissante, de son enterrement. Cela permet à la fois de convoquer quelques personnages de la pièce et d’autres issus de l’univers de Jarry — ou de la troupe, qui ne va garder de la narration que l’excès et le grotesque, sublimés par l’outrance et la magnificence. Sont ainsi conviés à fêter la mort d’Ubu et à interroger une liberté retrouvée : un clown blanc (Jean Lambert-wild), qui porte le monde sur son dos, une acrobate-aérienne, Laura Bernocchi, ondulant dans des tissus soyeux ou défiant les lois de la pesanteur dans son cerceau, Vincent Desprez, un autre circassien, une comédienne-chanteuse danseuse de tango, Jeanne Plante, des drag queens libertines et des performers, Loïc Assemat (La Big Bertha), Sylvain Dufour (Miss Tampon), Jérôme Marin (Monsieur K), des musiciens, Frédéric Giet, Laurent Nougier, et encore Aimée Lambert-wild et son petit cheval. Les uns à côté des autres, seuls ou ensemble, ils explorent la langue et l’univers de Jarry et réinventent sa poésie avec leurs propres instruments et leur corps. Ils mélangent calembours et chansons qui font écho à l’univers faussement incohérent de Jarry, prenant le public à témoin ou à partie. Poussant leur jeu d’acteur dans tous ses retranchements et prises de risque.

JPEG - 209 ko
© Tristan Jeanne-Valès

Présenté aux Halles de Schaerbeek, à Bruxelles, dans le cadre du festival Itak qui se déploie à Maubeuge, Valenciennes et Mons jusqu’au 26 mai, le spectacle continuera sa tournée en 2023. Comme en miroir, une autre forme de spectacle cabaret, Les Forteresses, sera donnée par Gurshad Shaheman les 24 et 25 mai au Manège de Maubeuge. L’artiste franco-iranien met en scène, dans le décor d’un restaurant à l’air libre de Téhéran, l’histoire de sa mère et de ses deux tantes maternelles, nées dans les années 1960, qui ont traversé la révolution iranienne de 1979 et la guerre Iran-Irak avant de s’exiler. Elles jouent leur propre rôle, prenant en charge les actions théâtrales, la danse et le chant, tandis que trois actrices-conteuses portent le récit d’une traversée de destins éprouvants qui se déploie dans un univers électro acoustique oriental. Une merveille.

Peut-être faut-il voir dans ces formes cabaret, aussi différentes soient-elles, une invitation à traverser le quatrième mur du théâtre en reconfigurant un espace moins passif pour le spectateur ?

Festival Itak jusqu’au 26 mai. Le Manège, scène nationale transfrontalière, Maubeuge - lemanege.com

Ubu cabaret  : tournée en 2023.

Les Forteresses  : également à la MC93 de Bobigny du 3 au 11 juin 2022.

Marina Da Silva

Partager cet article